« La plupart des gens n’aiment pas le goût de la bière (au début). C’est cependant une nuisance que beaucoup ont su dépasser » Churchill


Depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, le moins que l’on puisse dire, c’est que le monde de la bière n’a jamais été aussi dynamique. Si l’agro-industrie continue à se tirer la bourre en produisant quelques menus millions d’hectolitres par an, la bière artisanale constitue à proportion inverse le véritable acteur du renouveau brassicole en France et dans le monde. Avec moins de moyens mais animés par une réelle passion pour ce breuvage millénaire, les brasseurs artisanaux repoussent encore et toujours les limites du « craft beer ». De plus en plus nombreuses chaque année, les brasseries artisanales (moins de 10 000 hectolitres/an) et les micro brasseries (moins de 1000 hl/an) ont vu leur nombre croître de manière exponentielle. 300 en 2008, 500 en 2013, on en compte aujourd’hui en France près de 700 selon le recensement du projet « Amertume ». Des chiffres qui ne cessent de grimper mais qui en comparaison avec ce que la France comptait de brasseries au début du XXème siècle (environ 4000) prennent une dimension toute relative. Après avoir été rachetées par les brasseries industrielles qui y ont imposé leur standardisation, les brasseries artisanales prennent leur revanche. Dans un pays où la consommation de bière depuis 2005 a été plus ou moins constante (environ 20 millions hl en 2012), le marché se porte plutôt bien et ce dans la mesure où les consommateurs semblent de plus en plus sensibles au gout.

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La brasserie Sierra Nevada devenue célèbre grâce à sa Pale Ale est un exemple parfait du dynamisme insufflé par les brasseries américaines.

La grosse industrie brassicole détenue par les quatre leaders mondiaux que sont AB InBev, SABMiller, Heineken et Carlsberg (environ 800 marques au total à eux-seuls) a beau brasser la moitié de la production mondiale de bière, elle ne parviendra que difficilement à séduire les plus exigeants et la curiosité des amateurs. La standardisation de la bière, à grands renforts d’eau et de sucres non maltés a éprouvé ses limites en termes de saveurs. Le consommateur est aujourd’hui à la recherche d’authenticité, de vrai, d’histoire, de dialogue, et ne se contente plus d’une image marketing ventant le gout sous couvert d’une tradition séculaire ou d’une identité préconstruite. Si authenticité il y a, cette dernière est à trouver du côté des brasseries artisanales pour qui la recherche de la qualité gustative est permanente. Alors certes, le côté idyllique d’un artisanat débarrassé des oripeaux de la modernité est tentant, mais il existe beaucoup de brasseries et micro brasseries dont l’équipement est d’une étonnante modernité. Cette même modernité qui aujourd’hui axe le brassage artisanal vers des produits de qualité en phase avec son temps, sa culture, ses envies, ses modes, ses excentricités mais aussi avec un modèle de production/consommation qui parfois flirte avec le circuit court. Le monde du brassage artisanal est bien-sûr trop complexe pour en dresser un tableau qui serait à tous les coups réducteur, mais il est possible d’établir un dénominateur commun animé par l’envie de bien faire.

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Située à Angoulême, la Brasserie la Débauche possède déjà une gamme impressionnante de bières de qualité, et elle ose !

Alors bien-sûr, le monde du brassage artisanal n’est pas exempt de tendances issues notamment des USA, pays à l’origine du renouveau brassicole mondial. En témoignent les styles actuels très en vogue à l’amertume soutenue (American pale ale, IPA, Imperial IPA, Double IPA etc) issus de l’héritage (direct ou indirect) de la compagnie brassicole de la Nouvelle Albion de Jack McAuliffe tels que Dogfish Head, Sierra Nevada, Lost Abbey, Anchor, Russian River, Rogue ou encore Lagunitas. Ces mêmes brasseries qui ont exercé et exercent encore une influence constante sur les brasseurs européens et du monde. Par ailleurs, la bière est d’autant plus perméable aux influences extérieures, que la notion de terroir à l’inverse du vin est quasi inexistante. En revanche, son caractère populaire (première boisson alcoolisée la plus consommée au monde) immergé dans un monde globalisé sont deux facteurs décisifs dans la circulation des styles, pour le meilleur et pour le pire. Si certains brasseurs artisanaux difficilement quantifiables dédaignent l’influence de l’oncle Sam et son armée de ales bien houblonnées d’autres s’y sont jetés à corps perdu. Aujourd’hui les IPA, demain les Imperial Stout, suivront ensuite divers vieillissements en fûts, les assemblages… A l’heure actuelle qui pourrait deviner ce que le futur nous réserve ? Mais une chose est certaine, la bière artisanale au-delà de son modèle économique est à la pointe du défrichement et du brouillage des styles.