Welcome to Houston, Texas. La banderole noire de l’aéroport George Bush Intercontinental  vous annonce la couleur. Bienvenue au pays de la démesure. Les gigantesques affiches publicitaires décomplexées vantant les « energies companies » comme Exxon, Shell et Total sont là pour vous le rappeler. Vous venez de débarquer au cœur de l’industrie pétrolière. Les pickups monstrueux qui dévalent les autoroutes à seize voies, les bretelles en béton s’entremêlant dans les cieux et les gigantesques malls climatisés ne sont que des sous-produits de la ruée vers l’or noir qui se prolonge sans cesse. Mais à Houston, et à fortiori au Texas, il n’y a pas que le pétrole et les gallons de soda qui coulent à flot. Depuis peu, la bière artisanale vit sa propre révolution. Ce ne sont plus les derricks qui poussent à perte de vue, mais bien les micro-brasseries et bars à bières, prolongement logique d’un engouement démesuré pour la craft beer. Il suffit de se rendre dans un supermarché quelconque pour s’en rendre compte : aux côtés des caisses de Bud light, Coors et Millers se bousculent une flopée de bouteilles aux couleurs, saveurs et appellations différentes. « Créez votre propre pack de six pour dix dollars » peut-on lire sur le rayon.

Mais alors, d’où viennent toutes ces merveilles ? Commençons par nous diriger vers Karbach, la plus belle success story de Houston.

karbach brewery

Située en bordure du périphérique de la ville, l’entreprise brasse la bière par hectolitres et les visiteurs par centaines. Pour douze dollars, nous participons à une visite guidée de l’usine. Munis de notre verre estampillé Karbach et dûment rempli d’Hopadillo, l’Indian Pale Ale figure de proue de la marque, nous découvrons la micro-brasserie à l’américaine : tout simplement gigantesque. La production mensuelle est équivalente à une marque de second rang française. Les explications sont succinctes et le public plus intéressé par le contenu de leur verre que par le procédé de fabrication habilement résumé par notre guide, un houstonien à l’accent du sud et la barbe de hipster réglementaire. Nous passons rapidement devant un petit trésor: des dizaines de vieux fûts de tequila où murit la dernière recette Karbach. « Ils allaient être jetés, nous les avons récupérés gratuitement ! ». La brasserie a démarré en 2012 et s’est agrandie de façon spectaculaire. La capacité de production a quadruplé et un restaurant est venu s’ajouter au bar et au patio. Les samedis, des food trucks se garent sur le parking et des groupes de musique locaux viennent jouer gratuitement, contribuant à l’ambiance décontractée et familiale qui règne à côté des fermenteurs de cent hectolitres.

Everything is bigger in Texas, y comprit les brasseries artisanales

Everything is bigger in Texas, y compris les brasseries artisanales

Au comptoir, on se réhydrate à l’aide de la Weekend Warrior, une pale ale rafraichissante, avant de savourer une porter vieillie dans des barriques de whiskey. Les différentes recettes rivalisent d’originalité, dans le nom comme dans la composition. On les retrouve dans des packs de dégustation dans tous les supermarchés de la ville. Le goût reste très accessible, mais la seule blonde qui se rapproche de notre classique 1664 a été baptisée « Sympathy for the lager » pour une raison précise : plus personne au Texas ne semble intéressé par les blondes grand public. Elle s’accompagne d’un texte inspiré de la chanson des Stones volontairement condescendant. Ici hommes et femmes de tous âges ne jurent plus que par les IPA et autres types d’american ales. Il suffit de faire la tournée des pubs étudiants de Midtown pour s’en convaincre. Au milieu des filles en robe ultra courte et des écrans plats diffusant les matchs de football, vous trouverez un menu de bières artisanales digne d’un bar à bières parisien. Même le plus gros bar dansant du quartier vous servira une mousse de qualité si vous criez au barman « IPA ». Les trois lettres magiques par ici. Dans le quartier artistique de Montrose, Hay Merchant met tout le monde d’accord. Ce pub de dégustation redéfinit le standard. Une cinquantaine de créations originales se bousculent à la pression. De quoi s’interroger : comment peuvent-ils finir tous ces fûts avant qu’ils n’arrivent à expiration ? Une rapide observation de la diversité de la clientèle permet de se faire une idée : toutes les générations et les styles y viennent se désaltérer. Le menu propose un nombre impressionnant de « sour », ces bières acides se rapprochant parfois plus du cidre ou du vin, voire du vinaigre pour les palais non-avertis. C’est pourtant bien ce type de boisson qui a le vent en poupe chez les connaisseurs. Autour de nous, les jeunes filles sortent leurs téléphones pour prendre en photo leurs demis, avant de donner une note au produit via l’application « Untapped », sorte de croisement entre Facebook et Trip Advisor de la bière où se retrouvent les enthousiastes.

Direction Austin pour la suite de notre tour. Un premier arrêt en périphérie de Houston chez « No Label », la brasserie qui monte, nous permet de voir un autre aspect de cette industrie. Dans une ancienne zone industrielle, No Label produit en quantité et qualité des ales locales. Nous y arrivons le matin, hors des horaires d’ouverture du public. On surprend les pick up passer chargés de lourd matériel, quelques barbus et jeunes femmes tatoués faisant de l’inventaire ou débutant une nouvelle brassée. « Bien-sûr, vous pouvez jeter un coup d’œil, mais le bar est fermé pour l’instant » nous informe Jessie avec le sourire. L’occasion de photographier une batterie de fûts de bourbon où fermente une recette qui s’annonce complexe.

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Arrivé à Austin, capitale administrative et culturelle du Texas, nous marquons une pause dans une pizzeria du quartier des antiquaires. Le serveur se fait une joie de me guider dans mon choix de boisson parmi la dizaine de bières locales qu’il a en stock ce jour-là. Il ajoutera une liste de cinq brasseries à visiter impérativement, en soulignant sa favorite d’un trait appuyé.

Nous débarquons chez « 512 brewing company », baptisée ainsi pour honorer le code téléphonique du canton. Ce vendredi après-midi, l’endroit respire la fin de semaine. « Nous n’avons pas de bar pour les dégustations ou de lieu pour accueillir le public, mais on va vous servir une bière que vous pouvez siroter ici sans problème » nous indique un grand gaillard en se grattant la bedaine. Les rideaux de fer grand ouverts de ce bâtiment industriel nous permet d’admirer l’équipement moderne et les gigantesques fermenteurs en acier rutilant. Pas de doute, 512 brasse des quantités phénoménales de bibine. La musique à fond et les ouvriers barbus et tatoués rendent l’ensemble trop cliché pour être réel. Pourtant, on nous sort d’une tireuse flambant neuve deux pressions renversantes. Trois jeunes femmes et un type imposant dégustent une ambrée à l’ombre d’un arbre du parking. Josh, le responsable livraison, nous prend en affection après avoir compris qu’un membre de notre équipe monte sa propre brasserie artisanale en Bretagne (1).

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Notre ami répond avec entrain à nos questions. La brasserie 512 ne fait que de la bière en fût et existe depuis six ans, comme la plupart des brasseries locales. C’est en 2008 que le mouvement a débuté, et que les lois se sont assouplies pour aider les brasseurs indépendants. Ceux-ci se partagent désormais 10% du marché américain. Les gros noms comme Budweiser se taillent encore la part du lion. Comme en France, ils profitent de leur position de force pour imposer à la plupart des bars le monopole de l’offre en pression, contre des aides importantes versées aux établissements prêts à se plier à leurs conditions financièrement avantageuses. Mais le public est de plus en plus exigeant et en recherche constante de nouveauté. « Désormais ce sont les « sours » qui sont prisées, tous les micro brasseurs commencent à en faire. Et ce n’est pas évident, si on réfléchit deux secondes cela fait des centaines d’années que l’Homme a développé des techniques de brassage pour éviter que la bière soit trop acide ! » Josh fait sa propre bière chez lui, pour son plaisir. Il partage ses secrets avec mon compagnon de voyage. « Je suis sur mon premier « barely wine » en ce moment », nous confie-t-il avec fierté. Après un court échange avec son collègue, il décide de nous offrir une bouteille de leur dernière création. « Notre version de la sour, une édition limitée que l’on sort en bouteille uniquement. On a fait un seul brassin, elle sera disponible pendant quelques semaines seulement ». Josh omet d’ajouter que les beer geeks Texans guettent sa sortie avec impatience et seront heureux de débourser pas moins de vingt dollars par bouteille ! Les ouvriers de l’entreprise voisine débarquent pour se rafraichir le gosier une fois leur journée terminée. Notre hôte les accompagne en buvant cul-sec un demi de « Pecan porter 512 », la recette ambassadrice de la marque. Ne jugez pas une bière à sa couleur, cette porter aux aspects de Guiness présente des arômes très différents : On y distingue facilement le caramel, le chocolat, le café et bien entendu, la noix de pécan. Tout bonnement renversant.

Et hop !

Et hop !

Notre découverte d’Austin se termine dans les pubs de Rainey Street. A la question « avez-vous des bières locales en pression », le barman me répond avec un air hautain : « on ne sert que ça ici ». Je n’ai plus qu’à choisir parmi les seize marques proposées. Afin de boucler notre tour, nous signons pour le festival de bière Untapped programmé à Houston le weekend suivant. Au milieu des gratte-ciels du Downtown, cinquante micro brasseries se réunissent pour faire découvrir à un public résolument branché entre trois et cinq de leurs dernières recettes. Deux scènes accueillent des groupes de musique locaux et nationaux pendant que les visiteurs enchainent les galopins de bière. De quinze heures à minuit, la mousse coule à flots et les saveurs se mélangent sur nos palais mis à rude épreuve. L’enthousiasme général et la diversité de la population semblent confirmer notre première impression : la bière artisanale a de beaux jours devant elle.

Festival de la  bière à Downtown Houston

Festival de la bière à Downtown Houston